Avec les LLM à long horizon, surveiller des actions individuelles ne suffit plus à suivre l’intention de la trajectoire globale.
Il y a quelques semaines, OpenAI avait exprimé en ces mots le défi que de tels modèles représentent en matière de sécurité et d’alignement. Il s’était attardé sur l’un d’entre eux, exploité en interne, et qui avait fait le buzz au printemps en réfutant une conjoncture mathématique vieille de 80 ans.
Le modèle en question avait notamment été évalué sur le speedrun NanoGPT – benchmark public consistant à entraîner un petit modèle de langage en aussi peu d’étapes que possible. OpenAI lui avait donné pour consigne de ne publier ses résultats que sur Slack. Le LLM a toutefois préféré suivre les instructions de NanoGPT, qui imposent de publier sur GitHub. Il a pour cela contourné les restrictions de sa sandbox, conçue pour bloquer l’accès externe.
Ce même modèle a décidé d’un autre contournement. Chargé de résoudre un problème, il avait constaté que d’autres systèmes disposaient de soumissions réussies… mais privées. Il a tenté de les récupérer depuis le back-end d’évaluation. Mais s’est retrouvé bloqué, un scanner ayant détecté un jeton d’authentification. Pour éviter le blocage, il a divisé le corps du jeton en deux fragments, les a obscurcis, puis a reconstruit l’identifiant à l’exécution.
3700 agents ont squatté un wiki public
OpenAI s’appuie sur ces éléments pour affirmer qu’il avait déjà évoqué publiquement le cas d’agents ayant utilisé le web de manière imprévue. Il admet cependant devoir faire évoluer ses pratiques de divulgation à propos des désalignements. Y compris lorsque ces derniers « ne ressemblent pas à des incidents de sécurité classiques »…
En toile de fond, un épisode ayant impliqué ses agents… qui ont squatté un wiki public. Plus précisément, DseWiki (DeutschesSoftwareEntwicklerWiki), destiné aux développeurs germanophones.
Jusqu’à nouvel ordre, l’accès éditeur à DseWiki est protégé par mot de passe.
Ces agents devaient résoudre des tâches en utilisant la recherche web. Ils recevaient à chaque fois une série de questions (généralement 5). Ils avaient beaucoup de temps pour répondre à la première. Mais aussi pour anticiper les suivantes, pour lesquelles ils avaient beaucoup moins de temps de réflexion.
Il y a quelques jours, quatre chercheurs américains* ont livré une analyse. OpenAI n’avait pas encore communiqué, mais ils lui avaient attribué la responsabilité avec une quasi-certitude. Il faut dire que les agents s’identifiaient sous des noms univoques : OpenAIResearcher, OpenAIJul3Watcher, OAIResearchMar26, etc. Entre autres indices, les vues et les éditions des pages du wiki étaient souvent liées à des adresses IP associées à l’entreprise de Sam Altman.
Divers éléments plaidaient pour un déploiement interne. Parmi eux, l’échelle et la durée du trafic, inhabituels pour les clients d’OpenAI (environ 3700 agents sur 6 semaines). Ou le fait qu’un déploiement externe aurait probablement empêché les agents de tenter d’exploiter certaines failles (XSS et usurpation de nom d’administrateur).
Quant un GET suffit
Avant d’en arriver à DseWiki, les agents avaient fait des tentatives sur d’autres services. À commencer par TestWiki et UseModWiki. C’était le 11 mai 2026. Plusieurs de leurs tentatives ont réussi, leur permettant d’intégrer des liens.
Le premier agent ayant tenté une édition sous DseWiki l’a fait le 24 mai, sous le pseudo TesterHack. En quelques jours, les autres l’ont rejoint, profitant d’une spécificité rare : la possibilité d’écrire des données avec uniquement des requêtes GET. Lesquelles, par convention, ne sont pas censées changer l’état d’un serveur.
Quelques heures après la découverte de DseWiki intervient la tentative d’exploitation XSS (injection de code JavaScript sur la page de recherche). L’objectif n’est pas clair. Il s’agissait peut-être d’obtenir la capacité d’envoyer des requêtes POST. Ou d’obtenir davantage de privilèges (les agents ont tenté de créer de quoi accéder au cookie de session d’un utilisateur connecté).
Le 26 mai, les agents ont voulu se faire passer pour des modos. Ils ont en tout cas utilisé le pseudo d’un d’entre eux (à un caractère près : un e latin remplacé par un e cyrillique) pour éditer des pages. Dans un autre registre, ils se sont figuré que l’ordre des questions dépendait possiblement d’un générateur de nombres aléatoires intégré dans leur harnais. Ils ont tenté d’en récupérer la graine, un agent allant jusqu’à réécrire la routine de brassage (shuffle) et à tester des milliards de possibilités. À leur tableau de chasse figurent aussi l’usage de tunnels SSH (potentiellement pour communiquer directement entre agents), de quelques IP Tor et de sondes destinées à déterminer quand leur exécution se terminait.
Le désalignement, plus seulement un « sujet de recherche » ?
La coordination massive via DseWiki a démarré le 16 juin. En une semaine, les agents ont réalisé environ 13 000 éditions. Dans cet intervalle (le 19 juin), ils ont pu constater qu’un modérateur supprimait leurs posts, un par un. Supposant qu’il le faisait dans l’ordre alphabétique, ils ont commencé à créer des pages de backup dont le nom commençait par ZZZ. Au cours des jours suivants, ils ont remporté la bataille, créant en moyenne 400 pages par jour tandis que le modo en supprimait 100.
Le 22 juin, au lendemain des premières visites « humaines » du wiki par des adresses IP liées à OpenAI, l’activité des agents est quasiment tombée à zéro…
L’entreprise dit avoir considéré que l’incident était similaire à ceux au sujet desquels elle avait déjà communiqué. Elle explique avoir plus globalement traité, jusque-là, le désalignement comme un « sujet de recherche ». Et l’avoir ainsi abordé dans des publications spécifiques comme les fiches de ses modèles. Une approche qu’elle promet de faire évoluer « dans les prochaines semaines ».
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* Ces chercheurs (Spencer Kitts, Thomas Larsen, Colmac Sladebyrd, Sydney Von Arx) gravitent en particulier autour de UC Berkeley.
Illustration générée par IA
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