C’est un ajustement discret, qui ne passe pas par les licenciements.
Depuis la fin de 2022, les entreprises françaises recrutent moins de jeunes en CDI dans les métiers où l’IA générative peut le plus facilement faire le travail.
C’est ce qui ressort d’une étude conjointe de la Banque de France et du Laboratoire de l’innovation et du futur du travail de HEC, coordonnée par l’économiste Antonin Bergeaud.
Les chercheurs ont d’abord classé les métiers selon leur exposition potentielle à l’IA. Pour cela, ils ont soumis à un modèle de langage les savoir-faire du répertoire des métiers de France Travail, qui décrit plus de 1 500 professions.
Le modèle devait évaluer dans quelle mesure l’IA peut les réaliser ou les assister en tenant compte de ce qui freine la substitution : expertise tacite, présence physique, interactions humaines. Cet indice mesure donc une capacité technique, et non un usage réel. Il est néanmoins fortement corrélé aux données d’usage observé issues de Google.
Les auteurs ont ensuite confronté cet indice aux déclarations administratives de mouvements de main-d’œuvre.
Chez les 21-29 ans, les embauches en CDI dans dans les 20 % de métiers les plus exposés (quintile) se situaient en mars 2026 à environ 28 % sous leur niveau de novembre 2022.
Dans les 20 % les moins exposés, la baisse n’est que d’environ 8 %.
Tous contrats confondus, les embauches de jeunes reculent de 22,1 % dans les métiers les plus exposés et progressent de 1 % dans les moins exposés.
L’effet s’atténue avec l’âge. Il est réduit chez les 30-49 ans et presque inexistant à partir de 50 ans. Les juniors encaissent donc l’essentiel du choc : chez les jeunes développeurs et ingénieurs informatiques, les embauches en CDI sont environ 42 % sous leur niveau de fin 2022.
Moins d’entrées, moins de sorties
Le phénomène ne se traduit pas par un report vers les CDD, qui reculent eux aussi.
Les jeunes quittent aussi moins souvent leur poste. Chez les 21-29 ans, les fins de contrat en CDI sont environ 23 % moins nombreuses en mars 2026 qu’en novembre 2022 dans les métiers les plus exposés à l’IA, contre 6 % de moins dans les métiers les moins exposés. Les salariés restent donc plus longtemps en poste et les équipes se renouvellent plus lentement. Dans les métiers les plus exposés, les embauches baissent toutefois plus que les départs (environ 28 % contre 23 %) : il entre proportionnellement moins de jeunes qu’il n’en sort.
Les auteurs avancent une explication. Une entreprise qui confie à l’IA une partie des tâches des débutants n’a pas besoin de licencier ; il lui suffit de recruter moins et de ne pas remplacer certains départs.
Cette marge de manœuvre est d’autant plus pertinente en France que la rupture d’un CDI y est plus encadrée que dans plusieurs autres pays. Selon Antonin Bergeaud, l’IA excelle dans les tâches faciles à codifier et laissant peu d’autonomie, ce qui correspond aux postes d’entrée. Les employeurs, estime-t-il, évitent de recruter sur des métiers qui pourraient disparaître, sans pour autant se séparer de salariés dont l’expertise pourrait servir.
Le constat est cohérent avec ce que disent les DRH.
Selon une enquête de l’Association nationale des DRH menée en septembre auprès de 220 professionnels, un quart des entreprises interrogées ont réduit ou envisagent de réduire leurs recrutements de jeunes. Un tiers observe un changement dans les missions confiées aux stagiaires, alternants et jeunes recrues, et 9 % font état d’une baisse significative des tâches d’exécution. .
L’adoption déclarée, un signal plus ambigu
La Banque de France a aussi apparié ses données avec son enquête de conjoncture, ce qui permet de suivre environ 6 000 entreprises, dont près de 600 déclarent un usage intensif de l’IA début 2026.
Leurs embauches de 21-29 ans en CDI ont évolué moins favorablement depuis fin 2022 que celles des autres entreprises, et l’écart est beaucoup moins net chez les plus âgés. Leur emploi total ne diverge pas de façon statistiquement nette. L’ajustement porte donc sur le rythme et la composition des recrutements, pas sur une contraction visible des effectifs.
Ce que l’étude ne prouve pas
Les auteurs eux-mêmes invitent à la prudence.
D’autres forces ont frappé les mêmes emplois comme le resserrement monétaire et la correction post-Covid du secteur technologique qui pèsent sur les embauches depuis 2022.
Le télétravail, qui aurait aussi un effet négatif sur le recrutement des juniors, concerne largement les mêmes catégories d’emplois. Ces facteurs ne sont pas forcément concurrents de l’IA car ils peuvent avoir agi ensemble sur les mêmes entreprises.
L’enquête ne mesure par ailleurs l’intensité d’usage qu’au début de 2026, alors que les écarts de recrutement sont apparus plusieurs trimestres plus tôt.
Les entreprises utilisatrices intensives recrutaient déjà, avant ChatGPT, dans des métiers plus exposés, même à secteur donné. L’adoption n’est donc pas distribuée au hasard. La comparaison établit une association mais ne permet pas encore d’isoler l’effet propre de l’IA de la sélection des entreprises qui l’adoptent.
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