On n’est jamais mieux défendu que par soi-même… surtout quand on dirige une des principales entreprise d’IA européenne.

Dans une tribune publiée par Le Monde et reprise en anglais sur LinkedIn, , Arthur Mensch s’attaque à une idée qui, dit-il, « a fait son chemin en Europe » : laisser les modèles d’IA de pointe aux Américains et aux Chinois.

Il l’attribue à « des gens sérieux, qui ont leur logique » : un modèle frontière coûte des centaines de millions d’euros par génération, bientôt des milliards. Mieux vaudrait donc, selon eux, reproduire la recette d’Internet, créer de la valeur dans les applications et se concentrer sur les données industrielles, les PME et l’expertise métier, les modèles ouverts publiés par d’autres suffisant pour le reste.

Le patron de Mistral AI y voit une « erreur fondamentale » qui « achèvera de coûter à l’Europe sa place dans le monde »

« Laisser les modèles d’IA aux Américains et aux Chinois placerait l’Europe dans une dépendance sans équivalent dans l’histoire des civilisations » plaide-t-il en titre de sa tribune

« Produire ou subir »

Le patron de Mistral voit comme une « erreur fondamentale » l’idée selon laquelle l’Europe devrait laisser les modèles frontière aux États-Unis et à la Chine, tout en se concentrant sur les données industrielles, les PME et l’expertise métier.  Ce choix « achèvera de coûter à l’Europe sa place dans le monde » estime-t-il.

Et de conclure : « Produire ou subir : le choix nous appartient pour l’instant. »

Arthur Mensch rejette l’analogie avec Internet, souvent mobilisée pour justifier une spécialisation européenne dans les usages. « Internet reposait sur des protocoles ouverts que personne ne possédait. Les modèles d’IA fermés, eux, ont un propriétaire », écrit-il.

Il souligne que le contrôle du modèle détermine les conditions d’accès pour toute la chaîne de valeur : « Celui qui contrôle le modèle fixe les conditions : il change le prix, restreint les usages, retire une version. »

Pour illustrer ce risque, il évoque la suspension temporaire, en juin, de l’accès mondial aux modèles les plus avancés d’Anthropic à la demande du gouvernement américain. « La décision n’a pas été prise en Europe, ni pour des raisons européennes. Personne ne nous a demandé notre avis », affirme-t-il.

Mistral AI défend depuis longtemps les modèles ouverts, mais Arthur Mensch refuse d’en faire une solution suffisante. « Un modèle ouvert se télécharge, s’héberge, s’audite », reconnaît-il, avant d’ajouter : « Dépendre des autres, même de leur ouverture, c’est encore dépendre. »

Son argument est que l’Europe ne maîtrise ni le calendrier des publications, ni les fonctionnalités, ni les licences des futures versions si elle ne participe pas activement à leur développement.

Sécurité, recherche et industrie

Le dirigeant de Mistral étend l’enjeu au-delà de l’économie. Pour la cyberdéfense et les infrastructures essentielles, il estime qu’un État doit pouvoir « auditer les systèmes qu’il utilise, les adapter à ses besoins et être certain d’y avoir accès demain ».

Il ajoute que les modèles de pointe sont devenus indispensables à la recherche scientifique, y compris à la recherche sur l’IA elle-même, et que leur concentration chez quelques entreprises risque de créer des « effets de seuil très importants ».

Arthur Mensch rejette aussi l’opposition entre recherche fondamentale et déploiement industriel. « Pour les usages les plus exigeants, maîtriser le modèle n’est pas un luxe, c’est une condition », écrit-il.

« Rompre avec le pessimisme »

Mistral estime que l’Europe dispose encore des compétences nécessaires pour rattraper son retard. Arthur Mensch cite Black Forest Labs et ElevenLabs, puis présente Mistral comme une preuve que des modèles européens peuvent figurer parmi les meilleurs modèles ouverts et spécialisés.

Il annonce que l’entreprise « s’apprête à multiplier [ses] capacités de calcul par six dans l’année qui vient », tout en appelant à plus de capital pour accélérer.

Et de mettre en garde contre le récit d’une Europe déjà dépassée qui « arrange ceux qui ont de l’avance ». « Il n’a pas besoin d’être vrai pour être efficace : il suffit que nous y croyions pour donner l’avantage à nos concurrents », prévient-il.

Autrement dit, la guerre commerciale pour la domination du marché mondial de l’IA est à l’oeuvre et tous les coups seront permis pour l’emporter, y compris au plus niveau politique.

La position de Mistral sur la régulation

Cette tribune s’inscrit dans la ligne habituelle de Mistral AI qui se dit favorable à la régulation de l’IA mais uniquement sur les applications et usages à risque.

Sur l’AI Act, Mistral a plaidé pour éviter des obligations trop lourdes sur les modèles à usage général, craignant qu’elles pénalisent les start-up européennes face aux géants américains. Arthur Mensch a ensuite jugé le texte final « tout à fait gérable ».

Mistral AI défend par ailleurs la transparence sur les données d’entraînement, à condition qu’elle ne force pas la divulgation de secrets industriels. Cette position a nourri les critiques d’ONG et de responsables européens, qui estiment que Mistral a contribué, avec Aleph Alpha et les gouvernements français et allemand, à assouplir le projet initial d’AI Act.

La scale-up français reste toutefois favorable à certaines règles comme une contribution obligatoire, adossée au chiffre d’affaires des fournisseurs de modèles opérant en Europe, afin de rémunérer les créateurs dont les œuvres sont utilisées pour l’entraînement. Il demande que cette contribution s’applique aussi aux fournisseurs étrangers.

Photo : © DR Mistral AI

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