L’histoire d’amour entre la finance mondiale et l’IA traverse une zone de turbulences. Après des mois d’euphorie, deux failles inquiètent les marchés financiers.
D’un côté, la croissance des pionniers des grands modèles commence à caler face à des pertes qui se comptent en dizaines de milliards. De l’autre, les acteurs de l’infrastructure et des datacenters s’essoufflent sous une montagne de dettes.
Sur les marchés, la question du risque de bulle spéculative n’est plus un débat théorique mais une préoccupation bien réelle.
L’introduction en bourse préparée par Anthropic constitue un test de résistance majeur pour l’ensemble du secteur. Lors de la journée investisseurs organisée à San Francisco, plusieurs souscripteurs ont ainsi ramené leurs attentes de valorisation à environ 1 500 milliards $, bien loin des près de 2 000 milliards $ projetés initialement.
Si l’éditeur de Claude a affiché un chiffre d’affaires de 16,8 milliards $ au troisième trimestre, sa croissance (+ 45 %) ralentit par rapport au deuxième trimestre où ses revenus avaient plus que doublé. Ce ralentissement intervient après une perte d’exploitation de 42 milliards $ en 2025 et des engagements d’investissement d’au moins 518 milliards $ sur dix ans en capacités d’infrastructure cloud.
Pour les marchés, cette situation sonne comme un avertissement direct adressé à OpenAI. L’inventeur de ChatGPT l présente une trajectoire qui inquiète. Si l’entreprise son rythme annuel de revenus est calé entre 40 et 50 milliards $ en 2026, ses pertes d’exploitation atteignent des sommets dépassant 12 milliards $ au seul deuxième trimestre 2026. A l’horizon 2030, l’engagement dans les infrastructures. dépasse les. 600 milliards $.
Le mur du retour sur investissement
Ce fossé entre les engagements financiers pharaoniques et les retours sur investissement inquiète désormais analystes et économistes.
Kristalina Georgieva, patronne du FMI, s’inquiète que les marchés pèchent par excès d’optimisme quant aux retombées économiques immédiates d’une technologie de rupture. L’économiste Dani Rodrik (Harvard) pousse le constat plus loin : sans gain de productivité concret à court terme pour justifier ces sommes vertigineuses, le marché s’expose à un retour de bâton particulièrement violent.
Un diagnostic confirmé sur le terrain par Barclays qui vient d’abaisser ses prévisions sur Dell, HPE ou NetApp. Selon les analystes de la banque, l’IA ne pèse toujours qu’une portion congrue ( à peine 5 % ) des budgets informatiques des entreprises. Quant au sursaut récent des ventes de matériel, il ne traduit pas une déferlante d’usages mais simplement l’explosion du coût des puces mémoire.
L’asphyxie par la dette et le doute sur l’infrastructure
Une autre crainte est le financement par l’endettement. Le cas d’Oracle illustre parfaitement cette tension.
Pour suivre la cadence imposée par OpenAI et le projet Stargate, Oracle a fait exploser ses dépenses d’investissement à plus de 55 milliards de dollars, creusant un trou de trésorerie de 20 milliards. Pour éponger la facture, le groupe s’apprête à lever jusqu’à 50 milliards de dollars en dette et en fonds propres. Une fuite en avant qui fait dévisser ses titres obligataires et lui vaut désormais les foudres d’investisseurs, qui l’attaquent en justice pour avoir masqué le coût réel de ses contrats d’IA.
Cette détérioration financière frappe l’ensemble des « neoclouds ». Entre l’effondrement des obligations de CoreWeave et les suspensions en série d’introductions en bourse à l’image des opérateurs de datacenters australiens Firmus ou AirTrunk, le secteur vacille.
Mike Intrator, le PDG de CoreWeave, reconnait que ces déboires à répétition entachent désormais la crédibilité de tout l’écosystème d’infrastructure.
Un risque systémique pour l’économie globale ?
L’interconnexion entre les marchés boursiers, les marchés obligataires et le secteur manufacturier transforme ces vulnérabilités sectorielles en risque macroéconomique majeur.
Dans ses modélisations présentées lors du sommet de Bangkok, le FMI anticipe qu’une déception sur la rentabilité de l’IA déclencherait un effondrement des cours boursiers et une chute des investissements informatiques, susceptibles d’amputer la croissance économique mondiale de 1,3 % d’ici 2028.
Cette menace pèse particulièrement sur les économies exportatrices d’Asie, à commencer par la Corée du Sud et Taïwan, dont la croissance repose sur les puces et les équipements de datacenters. Si les exportations sud-coréennes et taïwanaises ont bondi sur un an (respectivement de plus de 80 % et 60 %), cet envol en trompe-l’œil masque une consommation intérieure au ralenti.
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