Pendant trois ans, les entreprises ont cru que l’avantage concurrentiel viendrait du choix du bon outil IA. Elles avaient tort. Maintenant que les modèles se valent tous, la seule vraie différence réside dans ce que les humains savent en faire.
Pourtant passé inaperçu, France Compétences a inscrit le Product Builder parmi ses six métiers émergents en forte évolution dès décembre 2023… un coup d’avance ?
La convergence des modèles a tué l’avantage compétitif par l’outil
Les entreprises qui ont fondé leur stratégie sur l’acquisition du « meilleur » modèle ont manqué la vraie question. Les performances des modèles d’intelligence artificielle convergent désormais de manière spectaculaire.
Selon le rapport AI Index 2025 de l’Université de Stanford, l’écart de performance entre le meilleur modèle du marché et le dixième n’est plus que de 5,4%, contre 11,9% l’année précédente. Plus frappant encore, l’écart entre les deux modèles les plus performants au monde s’est réduit à 0,7%. La banalisation touche tous les segments : les modèles open-source ont rattrapé les modèles propriétaires : l’écart n’est plus que de 1,7 % sur les benchmarks de référence.
ChatGPT, Claude ou Mistral produisent aujourd’hui des résultats hautement comparables pour 90% des usages professionnels courants. Rédiger un brief, analyser un contrat, synthétiser une réunion : aucun outil ne se distingue fondamentalement.
Savoir utiliser l’IA ne suffit plus : il faut savoir construire avec
Puisque l’outil ne fait plus la différence, le véritable levier de compétitivité réside dans la capacité à intégrer l’IA aux processus métiers grâce à un métier émergent. Le consensus sur la nécessité de “former à l’IA” cache un désaccord fondamental sur ce que cela recouvre.
Entre l’utilisateur lambda de ChatGPT, et le data scientist traditionnel, il existe un troisième profil, encore largement sous-produit par le système de formation : le Product Builder.
Ce professionnel est capable d’assembler des outils no-code et des API d’intelligence artificielle pour créer des applications fonctionnelles, structurer des bases de données et automatiser des processus complexes de bout en bout, sans écrire une seule ligne de code classique.
Le signal est sans ambiguïté : selon Gartner, trois applications sur quatre développées en entreprise seront construites sans code d’ici 2026 – ce profil n’est pas une niche, c’est la direction que prend l’ensemble du secteur.
Un profil largement sous-produit par le système de formation
Les entreprises se retrouvent aujourd’hui prises en étau. D’un côté, les formations technologiques classiques sont trop longues et trop spécialisées pour répondre à l’urgence : le pays manque de data scientists et d’ingénieurs IA, et ces filières ne se construisent pas en quelques mois. De l’autre, les formations IA proposées aux salariés s’en tiennent généralement à de courtes sessions de sensibilisation sur l’utilisation de prompts.
Le MEDEF, dans son rapport de propositions publié en 2025, alerte directement sur ce manque de compétences : l’organisation patronale estime qu’il faut former 300 000 Français à l’IA chaque année pour maintenir la compétitivité des entreprises françaises. Or les filières dédiées à l’IA ne forment aujourd’hui qu’environ 17 000 étudiants par an.
La reconversion professionnelle : le seul vecteur sérieux pour former des Product Builders en volume
Devenir Product Builder ne s’improvise pas en un week-end. C’est un métier à part entière qui exige une logique produit, une vision métier et une maîtrise technique des flux de données et d’automatisation. Les formations sérieuses pour ce type de profil nécessitent entre trois et huit mois de pratique intensive. Ni des formations courtes, ni des modules e-learning ne produisent ce niveau de maîtrise.
C’est précisément en cela que la reconversion professionnelle est un levier de transformation de masse. La nouvelle « période de reconversion », entrée en vigueur en février 2026, simplifie significativement les démarches pour les salariés souhaitant changer de métier tout en conservant leur poste pendant la formation. Le dispositif est désormais ouvert à l’ensemble des salariés, sans critère d’âge ni de qualification. Des opérateurs comme Transitions Pro s’emparent déjà du sujet avec des projets dédiés comme « Compétences IA », démontrant que les dispositifs de financement – CPF, Opco, aides régionales – sont prêts à soutenir cette transition.
L’enjeu n’est pas tant de “former tout le monde à l’IA” que de savoir créer des trajectoires de reconversion vers les métiers qui industrialisent l’usage de l’IA. La convergence des modèles n’a pas mis fin à la compétition. Elle l’a déplacée : de la technologie vers les compétences, des outils vers les professionnels capables de les orchestrer. Les entreprises qui l’auront compris les premières auront un avantage structurel sur celles qui continuent de chercher leur différenciateur dans les licences auxquelles elles souscrivent.
*Jonathan Pinet est Directeur général de l’École Européenne du Numérique
The post L’ère du Product Builder a déjà commencé… appeared first on Silicon.fr.