Étape 1 : cartographier les compétences
On ne pilote pas ce que l’on ne connaît pas. La première étape consiste à cartographier les compétences réellement présentes dans les équipes : technologies maîtrisées, niveaux d’expertise, certifications, mais aussi appétences et souhaits d’évolution. Cet inventaire, souvent formalisé dans un référentiel de compétences, donne une vision objective du capital humain de la DSI.
Cette cartographie gagne à dépasser le déclaratif. Croiser l’auto-évaluation des collaborateurs avec l’avis des managers et, si possible, des mises en situation concrètes donne une image plus fidèle. L’objectif n’est pas de noter les personnes, mais de disposer d’une base factuelle pour identifier les forces, les fragilités et les compétences critiques détenues par une seule personne (les fameux « points de dépendance » à risque).
Cet exercice révèle aussi les compétences cachées : un collaborateur formé à une technologie qu’il n’utilise pas, une appétence pour un domaine en tension. Dans un contexte de pénurie, ces ressources internes sont précieuses et souvent sous-exploitées. La cartographie est le socle de tous les arbitrages de formation et de mobilité ultérieurs.
Plusieurs référentiels facilitent ce travail. Le cadre européen e-CF (European e-Competence Framework) ou des référentiels sectoriels proposent un langage commun pour décrire les compétences IT, évitant à chaque organisation de réinventer sa propre nomenclature. S’appuyer sur un référentiel reconnu rend la cartographie comparable dans le temps, facilite le dialogue avec les RH et la formation, et structure les parcours d’évolution. L’outillage (logiciels de gestion des compétences, parfois intégrés au SIRH) aide à maintenir cette cartographie vivante plutôt que figée dans un tableur vite obsolète.
Étape 2 : identifier les écarts
Une fois l’existant cartographié, il faut le confronter aux besoins futurs. Cela suppose de définir les compétences dont l’entreprise aura besoin à horizon de un à trois ans, en fonction de sa stratégie : migration cloud, projets IA, exigences de cybersécurité, modernisation applicative. Le rapprochement des deux fait apparaître les écarts de compétences (skill gaps).
Ces écarts se classent selon leur criticité et leur délai. Certains sont urgents et stratégiques (une compétence cloud indispensable à un projet imminent) ; d’autres relèvent d’une montée en compétences progressive. Cette hiérarchisation oriente les priorités de formation et permet d’arbitrer entre développer en interne (upskilling) et recruter en externe – sachant que l’interne est souvent plus rapide et plus fidélisant pour les écarts comblables.
L’analyse des écarts doit aussi tenir compte de l’évolution des métiers. Un collaborateur sur un rôle en déclin (du fait de l’automatisation) gagne à être accompagné vers un domaine en tension, dans la fenêtre de 18 à 24 mois souvent évoquée. Anticiper ces transitions, plutôt que de les subir, transforme un risque en opportunité de reconversion interne.
Cette anticipation suppose une lecture prospective des besoins, pas seulement réactive. Suivre les tendances technologiques (montée de l’IA, du cloud, des exigences de sécurité) et les traduire en besoins de compétences à venir permet de lancer les formations avant que l’écart ne devienne critique. Les organisations les plus matures intègrent cette veille à leur planification stratégique des effectifs (strategic workforce planning), reliant la trajectoire de l’entreprise aux compétences qu’elle devra détenir – un exercice exigeant mais qui évite de subir les pénuries au pire moment.
Étape 3 : construire des parcours de développement
Combler les écarts suppose des parcours de développement adaptés, qui vont bien au-delà de la formation ponctuelle. L’efficacité repose sur la combinaison de plusieurs modalités, selon la logique souvent résumée par le modèle « 70-20-10 » : l’essentiel s’apprend par la pratique, complétée par les interactions et par la formation formelle.
La formation (en ligne, présentiel, bootcamps) apporte les fondamentaux théoriques – les plateformes spécialisées offrent des catalogues riches sur le cloud, la cyber, la data.
Les certifications (AWS, Microsoft, Google, certifications cyber) valident les compétences, motivent les collaborateurs et rassurent clients et employeurs.
Le mentorat et le pair-à-pair transmettent le savoir-faire et la culture, et renforcent les liens d’équipe.
La pratique sur des projets réels, idéalement encadrée, ancre durablement les apprentissages – c’est le levier le plus puissant.
Ces parcours doivent être personnalisés : un même objectif (monter en cloud) n’appelle pas le même chemin selon le point de départ et le mode d’apprentissage de chacun. Donner du temps dédié à la formation, et non l’ajouter à une charge déjà pleine, est une condition de réussite trop souvent négligée.
La dimension collective compte autant que les parcours individuels. Créer une culture d’apprentissage – communautés de pratique, temps d’échange technique, partage des veilles, hackathons internes – diffuse les compétences bien au-delà des formations formelles et renforce l’engagement. Certaines organisations vont jusqu’à bâtir une « académie interne » qui structure l’offre de formation et valorise les experts maison comme formateurs. Cette mutualisation du savoir, peu coûteuse, est l’un des leviers les plus efficaces et les plus durables face à la pénurie.
Étape 4 : fidéliser et mesurer
La montée en compétences est elle-même un puissant levier de fidélisation : offrir des perspectives d’évolution et de développement retient les talents bien plus durablement qu’une simple surenchère salariale. Mais ce cercle vertueux n’est acquis que si l’effort de formation s’accompagne de reconnaissance – évolution de poste, de responsabilités ou de rémunération – faute de quoi on forme des collaborateurs… que les concurrents recruteront.
La démarche doit aussi être pilotée par la mesure. Plusieurs indicateurs permettent d’en évaluer l’efficacité : taux de couverture des compétences critiques, nombre de certifications obtenues, écarts comblés, mobilité interne, mais aussi taux de rétention et satisfaction des équipes. Ces métriques démontrent la valeur de l’investissement et orientent les efforts suivants.
Il importe enfin de mesurer l’impact réel, pas seulement l’activité : non pas « combien d’heures de formation », mais « quelles compétences effectivement acquises et appliquées ». La littérature sur la formation confirme des effets positifs sur les capacités organisationnelles, à condition que l’apprentissage débouche sur la pratique. Faire monter en compétences ses équipes IT n’est donc pas un projet ponctuel mais l’installation d’une culture d’apprentissage continu – la seule réponse durable à un environnement où les compétences évoluent sans cesse. Bien conduite, cette démarche transforme la contrainte de la pénurie en capacité interne et en avantage compétitif.
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