Suno, start-up américaine spécialisée dans la génération musicale par IA, lance sa nouvelle génération de modèles v6 en revendiquant un changement de paradigme : il s’agit, selon l’entreprise, des premiers modèles entraînés sur des catalogues obtenus sous licence, et non plus par aspiration non autorisée de contenus protégés. Cette évolution s’appuie sur une série d’accords conclus avec Warner Music Group (WMG), BMG et Believe, maison mère de la plateforme de distribution TuneCore.
Suno présente cette nouvelle étape comme un modèle de collaboration entre IA et industrie musicale. Les utilisateurs peuvent désormais générer des morceaux « inspirés » par le travail d’artistes participants, ceux-ci étant rémunérés en retour. Le directeur général Mikey Shulman précise que ces nouveaux modèles remplacent les versions précédentes, conformément aux engagements pris lors du règlement amiable conclu en novembre 2025 avec Warner Music.
Le déploiement se décline en trois versions : v6 et v6-Wild, les plus avancées et les plus créatives, sont réservées aux abonnés payants Pro et Premier ; v6-mini, plus rapide et gratuite, reste accessible à tous. Dans le même temps, Suno retire progressivement ses anciens modèles, marquant une rupture technique et juridique avec les versions qui avaient alimenté les contentieux.
L’accord avec Warner Music Group trouve son origine dans le règlement, en novembre 2025, du litige opposant Suno à la RIAA et à WMG. Il prévoit que Suno développe des modèles entraînés sur des contenus appartenant à Warner dans un cadre strictement opt-in : seules les œuvres des artistes et labels ayant donné leur accord peuvent être utilisées. L’accord inclut aussi une rémunération des ayants droit, ainsi que des garde-fous techniques, notamment des contrôles sur l’entraînement, des limites de téléchargement et des outils de transparence.
Un autre accord de licence mondial, signé en août 2026 avec BMG, couvre l’ensemble du répertoire du label, y compris des artistes country de Nashville comme Jelly Roll et Lainey Wilson. Ces catalogues sont intégrés progressivement à v6, en parallèle du développement d’outils de remix, de sampling et d’expériences reliant fans et artistes.
Le partenariat annoncé avec Believe et TuneCore, la veille du lancement, élargit encore le dispositif. Il permet d’intégrer leurs répertoires aux modèles réservés aux « partenaires industriels » et ouvre un canal de distribution inédit : les titres créés avec ces modèles deviennent éligibles à une diffusion sur les plateformes et magasins numériques via Believe et TuneCore. Les deux sociétés parlent de « nouvelles opportunités de revenus » pour les artistes et labels. Suno confirme par ailleurs la mise en place d’un mécanisme de revenue sharing avec les ayants droit, sans en détailler les clés de répartition.
L’ensemble repose sur un principe de consentement préalable des artistes et labels, assorti d’une compensation financière. Suno ajoute des protections techniques — contrôle de l’entraînement, filtrage de contenu, limitation des téléchargements — pour encadrer les usages jugés abusifs.
Malgré ce virage, le risque judiciaire reste élevé. Le procès initial intenté par la RIAA au nom d’Universal Music Group, Sony Music et Warner Music Group a vu Warner se retirer après accord, mais Universal et Sony poursuivent leurs actions. D’autres plaintes ont aussi été déposées par des éditeurs et par des artistes dans le cadre de recours collectifs, notamment sur l’usage non autorisé de voix et d’identités. Suno affirme qu’aucun contenu appartenant à Universal ou Sony n’a servi à entraîner la suite v6.
Pour l’industrie musicale, ces accords posent les bases d’une forme de légitimation d’une partie de la production musicale assistée par IA, à condition qu’elle repose sur des catalogues sous licence et un partage des revenus. Ils instaurent aussi une ligne de fracture entre une IA musicale « sous licence », incarnée par v6, et une IA « non licenciée », qu’il s’agisse de modèles concurrents ou des anciennes versions de Suno. Ils créent enfin de nouveaux flux de revenus potentiels pour les ayants droit, via les licences, le revenue sharing et la distribution via Believe et TuneCore.
Pour Suno, l’enjeu est double : consolider sa valorisation de 5,4 milliards de dollars, après une levée de fonds de plus de 400 millions de dollars en juin 2026, tout en réduisant son exposition judiciaire face aux poursuites toujours actives d’Universal et de Sony.
Reste une question que Deezer met en avant avec insistance : celle du volume. La plateforme dit recevoir chaque jour près de 90 000 titres entièrement générés par IA, un volume qui a dépassé pour la première fois la moitié des nouveaux uploads quotidiens au pic de juin 2026. Deezer a alors annoncé des mesures pour supprimer les titres IA utilisés à des fins de fraude au streaming, ainsi que ceux n’ayant pas été écoutés depuis au moins six mois. La plateforme estime qu’en 2025, jusqu’à 85 % des streams générés par des morceaux entièrement produits par IA relevaient en réalité de la fraude.
Cette problématique n’est pas réglée par l’accord Suno. Deezer réclame aussi une rémunération équitable lorsque la musique sert à entraîner des modèles d’IA, un principe au cœur du dispositif opt-in négocié avec Warner. La plateforme a d’ailleurs testé sa propre technologie de détection sur les modèles de Suno et la commercialise désormais sous licence auprès de l’ensemble de l’industrie, y compris auprès d’organismes de gestion collective comme la Sacem.
Mais même dans un cadre licencié et rémunérateur, le problème de fond demeure : des dizaines de milliers de titres générés quotidiennement par IA continuent de concurrencer la musique humaine sur les plateformes de streaming, avec un risque de dilution des revenus que la seule légalisation de l’entraînement ne suffit pas à éliminer.