BPCE a constaté qu’un modèle moins cher au token n’est pas nécessairement moins coûteux à la requête. Le groupe bancaire l’a vérifié sur un cas de modération de l’assistance client grâce à son benchmark interne, présenté par Mikaël Le Bars, responsable de l’équipe expertises transverses IA au sein du centre d’expertise data science, lors de Big Data & AI Paris 2026.
À l’origine de cette démarche, BPCE voulait éviter de « payer l’évaluation à chaque projet […] sans rien posséder à la fin ». Le groupe cherchait aussi à contourner les limites des benchmarks publics : données de référence parfois erronées, comme l’a montré FrontierMath, dont Epoch AI a reconnu en juin, avec la v2, que 42 % des problèmes de la v1 contenaient des erreurs ; saturation de nombreux tests, devenus trop simples pour les meilleurs modèles, Stanford estimant dans son dernier AI Index que le phénomène touche près de la moitié des 60 benchmarks les plus populaires ; surapprentissage des modèles, qui finissent par « coller » à certains benchmarks au point qu’une légère modification fait chuter les performances, comme l’ont illustré des chercheurs d’Apple sur un dérivé de GSM8K.
BPCE pointe aussi des enjeux de gouvernance : les fournisseurs peuvent tester plusieurs versions avant d’en publier une, qui n’est pas forcément celle réellement proposée aux clients. Certains financent même des benchmarks, à l’image d’OpenAI avec FrontierMath. S’ajoute un biais « anglocentrique » : MMLU montre que plus d’un quart des questions exigent une « pensée occidentale » et que 85 % des références géographiques portent sur l’Amérique du Nord ou l’Europe.
Pour construire son benchmark, BPCE est parti de l’ensemble des projets menés par le groupe, y compris les PoC et les idéations. L’équipe a identifié les compétences attendues selon les cas d’usage — modération, traduction, détection d’intentions, etc. — puis les a décomposées en tâches mesurables : classification, reconnaissance vocale, extraction d’entités, et autres. Deuxième étape : recenser les datasets disponibles et, si besoin, procéder à des labellisations. Mikaël Le Bars cite par exemple un projet où « on a tous enregistré du texte qu’on devait lire ».
Le groupe a conservé les métriques de référence du secteur — BLEU et METEOR pour la traduction, faux positifs et faux négatifs pour l’extraction de données sensibles — tout en ajoutant des indicateurs propres à ses métiers, comme le taux d’erreurs sur les termes spécifiques au milieu bancaire pour la transcription audio. La priorisation se fait selon l’usage, les données internes disponibles et la criticité, en intégrant aussi le coût, la latence et la robustesse des systèmes.
L’implémentation repose sur un framework orienté objets, conçu pour faire évoluer les composants et accueillir de nouveaux datasets, modèles ou métriques. Le code est déployé dans plusieurs environnements selon la criticité des données et la disponibilité des modèles. Chaque évaluation est horodatée et associée à la version du modèle, du jeu de données et du prompt. Les résultats sont ensuite exportés en CSV vers un tableau de bord destiné aux métiers.
BPCE souligne surtout que la configuration pèse souvent plus que le modèle lui-même. Sur un cas d’extraction d’informations à partir de documents financiers, le groupe estime que le modèle n’a qu’un impact de 1 à 4 points de pourcentage, contre 12 à 17 points pour l’embedding, 10 à 20 points pour le chunking/récupération et 14 à 21 points pour l’OCR. Autrement dit, les benchmarks publics ne reflètent pas toujours l’effet de chaque maillon d’un pipeline.
L’intérêt des métriques internes est particulièrement visible sur la transcription audio. Dans l’exemple d’un appel contenant la consigne « virer 45 000 € sur le compte 8837 », un modèle peut omettre le mot « le », tandis qu’un autre peut comprendre 40 000 au lieu de 45 000. Les deux erreurs n’ont pas la même gravité, mais un score standard comme le WER (Word Error Rate) leur attribuerait le même résultat. En ajoutant la ponctuation et les termes métier, BPCE parvient à mieux distinguer les performances réelles.
Au terme de ses évaluations, le groupe conclut que les classements obtenus en conditions nominales ne résistent ni au bruit, ni aux accents, ni aux données hors distribution. La démarche a coûté « pas mal, d’abord en temps humain », entre labellisation, codage et déploiement, reconnaît Mikaël Le Bars. Mais l’objectif est précisément de « échanger des coûts subis contre un coût choisi ». Et 70 % du code est réutilisable.
BPCE envisage désormais d’élargir l’usage du benchmark à d’autres entités du groupe, la solution étant disponible sur le dépôt interne. Les utilisateurs pourraient à terme y uploader leurs modèles et configurer leurs prompts. Un passage en open source est aussi envisagé à moyen ou long terme. Autre chantier : étendre le benchmark aux systèmes agentiques, encore absents en interne. Le défi sera alors d’évaluer non seulement le résultat final, mais aussi la séquence d’actions effectuées pour l’obtenir.