Dans le palais de justice fédéral d’Oakland, à quelques kilomètres du quartier général de San Francisco où siège OpenAI, deux des hommes les plus puissants de la planète technologique vont se retrouver face à face.
D’un côté, Elon Musk, patron de Tesla, SpaceX et xAI, l’homme le plus riche du monde. De l’autre, Sam Altman, PDG d’OpenAI, la startup qui a mis l’intelligence artificielle générative sur la carte du monde avec ChatGPT. Entre eux, une amitié brisée, des millions de dollars, des agendas de nuit, des SMS compromettants et une question qui dépasse leur querelle personnelle : à qui appartient l’avenir de l’IA ?
Une guerre de plusieurs années
Tout commence en 2015, quand les deux hommes cofondent ensemble OpenAI, un laboratoire de recherche en intelligence artificielle à but non lucratif.
La vision : développer une IA « pour le bénéfice de l’humanité », loin des griffes des géants comme Google. Sam Altman avait approché Elon Musk pour l’idée en mai 2015, la qualifiant de « Manhattan Project pour l’IA », selon les documents versés au dossier.
La caution d’ Elon Musk permet à OpenAI de recruter des chercheurs de premier plan, dont Ilya Sutskever, son ancien directeur scientifique.
Mais dès la mi-2017, les tensions éclatent. Musk remet en question la viabilité d’OpenAI, retient des fonds promis après des clashes avec Sam Altman et Greg Brockman, et réclame le poste de PDG ; ce qui inquiète les autres cofondateurs. En janvier 2018, il jette l’éponge dans un e-mail sans appel : « OpenAI est sur la voie d’un échec certain face à Google. » Il quitte le conseil d’administration peu après.
La suite, on la connaît. En 2019, OpenAI se restructure en entité à but lucratif adossée à sa branche non-profit. En 2022, ChatGPT déferle sur le monde. En 2023, Musk fonde xAI, son propre concurrent. Et en 2024, il attaque OpenAI en justice.
150 milliards $ en jeu
Le montant des dommages réclamés par Elon Musk donne le vertige. Ses avocats ont évalué leur demande à environ 150 milliards $, calculée en multipliant la valorisation d’OpenAI (désormais supérieure à 850 milliards) par la part du fonds non-profit attribuable de ses contributions, estimée entre 50 % et 75 % de ladite part. Les sommes iraient non pas dans les poches du milliardaire, mais vers la branche caritative d’OpenAI.
Elon Musk a également versé environ 38 millions $ de fonds propres à OpenAI entre 2016 et 2020. Ses avocats soutiennent qu’il a été trompé sur la nature et la destination de ces apports.
Sur le plan juridique, quatre chefs d’accusation subsistent après élagage : violation de trust caritatif, fraude, fraude constructive et enrichissement sans cause. Dans un geste stratégique, Elon Musk a proposé d’abandonner les deux chefs de fraude pour simplifier les débats. Ce que le tribunal a accepté.
Le procès se concentre donc sur la violation de trust caritatif : l’argument selon lequel Elon Musk a donné des actifs destinés à une organisation non-profit open-source, qui ont été détournés au profit d’une entité commerciale fermée.
Un défilé de Tech leaders à la barre
Le casting du procès rivalise avec celui d’un film hollywoodien. Musk et Altman témoigneront en personne. Greg Brockman, cofondateur et président d’OpenAI, également. Satya Nadella, le PDG de Microsoft (premier investisseur d’OpenAI) et codéfendeur dans l’affaire est attendu à la barre. Microsoft e est accusée d’avoir aidé et facilité les agissements reprochés à OpenAI.
Autre témoin-clé : Shivon Zilis, ancienne membre du conseil d’administration d’OpenAI et mère de quatre des enfants d’Elon Musk. OpenAI soutient qu’elle servait de canal d’information vers Musk depuis l’intérieur. Des SMS versés au dossier montrent qu’elle lui demande, en 2018, s’il vaut mieux qu’elle reste « proche et amicale » avec OpenAI « pour maintenir le flux d’informations ».
La juge Yvonne Gonzalez Rogers a estimé que sa relation avec Elon Musk est « hautement pertinente » pour évaluer sa crédibilité.
Des propos intimes au cœur de l’affaire
Le procès doit une partie de son caractère explosif à un journal intime. Celui de Greg Brockman, dont des extraits sont devenus des pièces à conviction centrales. À l’automne 2017, le cofondateur y écrit : « C’est notre seule chance de nous libérer d’Elon. Est-il le « glorieux leader » que j’aurais choisi ? » Plus loin, il s’interroge sur ses propres motivations financières. Dans un autre extrait, il reconnaît que transformer OpenAI sans Elon Musk serait « moralement douteux » car « ce serait mal de lui voler le non-profit ».
Les avocats du multi-milliardaire ont brandi ces écrits pour démontrer que les dirigeants d’OpenAI étaient davantage guidés par l’appât du gain que par leur mission. Greg Brockman, lui, a affirmé, dans se déposition, que ces lignes reflétaient une réflexion personnelle sur ses motivations hypothétiques, et non un plan délibéré.
Cependant, plusieurs obstacles juridiques fragilisent la position d’Elon Musk. D’abord, la question de la legitimité à agir (standing). En droit californien, c’est en principe le seul procureur général de l’État qui a qualité pour surveiller l’usage des donations caritatives et pas les donateurs eux-mêmes. La juge Gonzalez Rogers a néanmoins autorisé Elon Musk à poursuivre, en s’appuyant sur un précédent de 1964 qui prévoit une exception lorsque le procureur général est trop occupé pour intervenir.
Elon Musk : outsider dans son propre procès
Or, le procureur de Californie a précisément passé des mois à négocier avec OpenAI et a signé un mémorandum d’accord validant la nouvelle structure de l’entreprise.
Pour OpenAI, l’enjeu est tout aussi vertigineux. Elle prépare une introduction en Bourse susceptible de la valoriser à plus de 1 000 milliards $ avant la fin de l’année. Le procès figure explicitement parmi les risques mentionnés dans les documents distribués aux investisseurs potentiels. Même une décision partielle en faveur de Elon Musk, comme la révocation de Sam Altman ou de Geg Brockman pourrait semer le doute sur la gouvernance de la firme.
L’inventeur de ChatGPT contre-attaque en ciblant les motivations d’ Elon Musk. Selon ses avocats, ce dernier cherche simplement à handicaper un concurrent direct. Sa propre société, xAI ( désormais filiale de SpaceX), est loin derrière OpenAI en termes d’adoption.
La juge Gonzalez Rogers a structuré les débats en deux phases distinctes : une première sur la responsabilité et une seconde sur les réparations prévue le 18 mai si OpenAI est reconnu coupable. Le jury de neuf personnes n’aura qu’un rôle consultatif sur les dommages ; c’est la magistrate qui tranchera en dernier ressort.
Illustration : image générée par l’IA
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