Il y a un paradoxe au cœur de d’introduction en Bourse de SpaceX. L’entreprise qui a révolutionné l’accès à l’espace, qui attrape ses fusées avec des baguettes géantes et qui achemine des astronautes vers la Station spatiale internationale, se présente désormais aux investisseurs avant tout comme une société d’intelligence artificielle.
Une transformation assumée mais qui suscite autant d’enthousiasme que d’interrogations.
SpaceX a déposé le 20 mai son prospectus auprès des régulateurs américains, donnant aux marchés leur premier regard officiel sur ses finances. La valorisation visée serait d’environ 1 750 milliards $, pour une levée de fonds d’environ 75 milliards. De loin la plus grande introduction en Bourse jamais tentée. Le titre sera coté sur le Nasdaq sous le symbole SPCX.
Le calendrier n’est pas anodin. SpaceX tire le coup d’envoi d’une vague d’IPOs très attendues. OpenAI devrait déposer son dossier dans les prochains jours et Anthropic prépare également sa cotation.
L’IA, nouveau centre de gravité
Sur le papier, SpaceX reste une entreprise de rockets et de satellites. Dans les faits, son dossier d’introduction raconte une autre histoire. SpaceX dit cibler le plus grand marché adressable « de l’histoire de l’humanité » : 28 500 milliards $ au total, dont 26 500 milliards provenant de l’IA seule.
Ce repositionnement n’est pas qu’un argument de vente. Il se lit directement dans les chiffres de dépenses.
Les pertes de l’activité IA ont atteint 2,47 milliards $ sur le seul premier trimestre 2026 et les dépenses d’investissement ont triplé à 7,72 milliards, éclipsant à elles seules les investissements combinés des deux autres divisions.
Sur l’ensemble de l’année 2025, la division IA a creusé une perte opérationnelle de 6,4 milliards $ pour 3,2 milliards de revenus et l’entreprise a engagé 12,7 milliards pour construire des datacenters.
Si l’IA n’est pas encore pour autant le nouveau centre de l’activité SpaceX, elle en est la priorité d’investissement, au coeur de la promesse narrative.
Les technologies de SpaceX
Le dossier d’introduction en Bourse détaille des ambitions technologiques considérables, parfois aux frontières de la science-fiction. SpaceX y décrit plusieurs axes stratégiques distincts.
Starlink. Starlink est le pilier financier sur lequel repose tout l’édifice. Avec 9,2 millions d’abonnés dans 150 pays et environ 16 milliards $ de revenus en 2025, la division connectivité est la seule activité réellement profitable du groupe.
Sa croissance est spectaculaire : le nombre d’abonnés a quintuplé en trois ans, passant de 2 millions en 2023 à plus de 10 millions aujourd’hui. C’est cette manne financière qui permet à SpaceX de brûler des milliards dans le développement de Starship et de l’IA sans mettre en péril sa trésorerie.
Grok, Colossus et la course au modèle. En février dernier, SpaceX a fusionné avec xAI dans une transaction entièrement en actions valorisant l’entité combinée à 1 250 milliards $. Depuis le 6 mai 2026, xAI a été formellement absorbée dans SpaceX sous une nouvelle division baptisée SpaceXAI. Grok est désormais un produit SpaceX, et l’équipe d’ingénieurs de xAI est passée sous l’égide de SpaceX.
Le calcul orbital. L’idée la plus radicale est de déployer des centres de données dans l’espace. Le document mentionne explicitement des initiatives pour « développer du calcul IA orbital à grande échelle », « fabriquer des puces IA à grande échelle », « établir une économie lunaire » ou encore « développer des systèmes d’augmentation humaine ». Des projets dont la société reconnaît elle-même qu’ils « peuvent ne pas atteindre la viabilité commerciale ».
Les data centers terrestres. Pour faire tourner ses modèles, SpaceX a bâti une infrastructure colossale. Deux supercalculateurs ont été construits au Texas, baptisés Colossus et Colossus II. Le premier comprend environ 100 000 GPU H100, le second quelque 220 000 GPU GB200/GB300, pour une puissance de calcul totale d’environ 1 gigawatt ; l’un des plus grands clusters de calcul IA au monde. Pour les rentabiliser, Elon Musk a conclu un accord pour fournir de la capacité de calcul à Anthropic qui s’engage à payer 1,25 milliard $ par mois jusqu’en mai 2029. Un contrat massif qui transforme SpaceX en fournisseur d’infrastructure.
Le défi des talents. Le dossier reconnaît ouvertement une difficulté structurelle pour recruter des chercheurs en IA de haut niveau capables de rivaliser avec OpenAI et Anthropic. Dans un marché des talents déjà surchauffé, la concurrence sera féroce.
Pas de SpaceX sans Elon Musk
SpaceX demande aux investisseurs de lui accorder une valorisation comparable à des entreprises à revenus stables et bénéfices solides. Or, elle affiche un déficit accumulé de 41,31 milliards $ au 31 mars 2026.
Pour autant, 18 investisseurs, analystes et gérants interrogés par Reuters se montrent globalement optimistes mais lucides sur les risques. « Le risque est de savoir si une valorisation à 1 750 milliards $ intègre correctement les défis d’exécution qui viennent avec le fait d’être à la fois une entreprise de fusées, un fournisseur d’accès à internet, une entreprise d’IA, et très largement dirigée par la vision d’un seul individu.» estime Josh Gilbert, analyste chez eToro.
Car c’est bien là la force et la faiblesse de SpaceX : tout repose sur Elon Musk. Le dossier d’introduction reconnaît que son contrôle, couplé à la direction simultanée d’autres entreprises comme Tesla, expose SpaceX à des « conflits d’intérêt » potentiels sur les opportunités d’affaires et l’allocation de son temps et de son attention.
D’autres préfèrent s’appuyer sur le « track record » du personnage. « On ne va pas justifier une valorisation à 1750 ou 2000 milliards $ pour SpaceX avec les seules métriques fondamentales traditionnelles », admet Greg Martin, cofondateur de Rainmaker Securities. Elon Musk est pour eux un actif central du big deal à venir.
Au fond, investir dans SpaceX c’est parier sur une séquence d’événements enchaînés comme des dominos. Starlink génère le cash pour financer Starship qui en réduisant les coûts de lancement (pour élargir le marché) permet de soutenir l’activité IA. Une chaîne de causalité brillante sur le papier, mais dont chaque maillon peut rompre.
Illustration générée par l’IA
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