C’est un retour de bâton dont Anthropic se serait bien passée.
Selon des informations révélées par le Wall Street Journal, la tension monte d’un cran au cœur de la Silicon Valley contre le spécialiste des modèles d’IA.
Autrefois perçue comme l’alternative éthique et responsable à OpenAI, la scale-up cofondée en 2021 par Dario Amodei et sa soeur Daniela, fait désormais face à une méfiance croissante des start-up, des éditeurs de logiciels et même de la communauté scientifique.
Le premier point de friction est la stratégie produit de l’entreprise. En avril dernier, la sortie de Claude Design a été perçue comme une attaque directe contre des partenaires historiques comme l’éditeur Figma.
Lors d’un événement post-lancement, le PDG de Figma, Dylan Field, n’a pas caché son agacement, regrettant qu’Anthropic n’ait pas été « constamment transparente dans ses communications », d’après des participants cités par le journal américain.
Pour Sarah Sachs, responsable de l’IA chez Notion, la leçon a été retenue : « Certaines entreprises ont peut-être été trop confiantes. » Prises de court et craignant de voir leurs clients siphonnés par leur propre fournisseur de technologie, plusieurs jeunes pousses ont fait le choix de se tourner vers des modèles d’IA alternatifs et moins coûteux.
Lobbying sécuritaire ou stratégie anticoncurrentielle ?
Au-delà de la compétition commerciale, c’est le discours politique d’Anthropic qui agace.
Dario Amodei multiplie les mises en garde contre les risques sécuritaires des modèles dits « open weight » (à poids ouverts), personnalisables et souvent beaucoup plus économiques.
Cette posture alarmiste peine à convaincre. Vishal Misra, vice-doyen chargé de l’informatique et de l’IA à l’université de Columbia, pointe du doigt un narratif opportuniste.
« Anthropic fait des produits fantastiques, mais ils créent une peur dans le grand public autour de ces modèles. Cette peur leur donne un levier pour obtenir des réglementations en leur faveur. »
Une ligne dure qui isole d’ailleurs la scale-up.
Quand plus de 70 acteurs majeurs du secteur, dont Nvidia, Microsoft et plus récemment OpenAI et Google, participent à l’Open Secure AI Alliance pour développer des outils ouverts de sécurisation de l’IA ; Anthropic refuse d’emboîter le pas.
En coulisses, la diplomatie s’active. Anthropic et OpenAI accusent notamment certains concepteurs chinois de « distillation » et ont approché l’administration Trump pour pousser à des restrictions strictes. Une démarche perçue par leurs détracteurs comme une tentative de préserver leur marché et de maximiser leur valorisation en vue d’une introduction en bourse projetée dès cet automne.
Une opacité technique qui passe mal
La critique fait sourire certains. Mark Suman, cofondateur de l’outil de productivité Maple, souligne l’ironie de la situation : « C’est intéressant qu’ils soient contre la distillation alors qu’ils distillent l’ensemble d’Internet sans payer de redevances. Je trouve étrange qu’ils fassent demi-tour aujourd’hui pour dire aux autres de ne pas faire ce qu’ils ont eux-mêmes fait. »
La défiance s’est intensifiée en juin avec le lancement de Fable 5, une version sécurisée de son puissant modèle Mythos.
Pour limiter la casse et répondre à la grogne des chercheurs qui dénonçaient des pratiques anticoncurrentielles, Anthropic a soutenu que ces garde-fous étaient indispensables pour éviter une exploitation illicite des modèles.
Le spectre de la concurrence déloyale
Mais le malaise semble profond. Samedi dernier, lors d’une manifestation en centre-ville de San Francisco organisée par le PDG de Hugging Face en faveur des modèles ouverts, les acteurs de l’écosystème ont fait passer le message. « Les laboratoires de pointe thésaurisent l’intelligence », résumait Mahesh Lambe, chercheur en IA présent au rassemblement. « Elle doit être démocratisée. »
Face au risque de voir le marché confisqué par un duopole Anthropic-OpenAI, la Silicon Valley va-t-elle réussir à faire entendre sa voix.
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