Il y a encore quelques années, Nvidia était avant tout le champion des GPU et des plateformes de calcul accéléré. Aujourd’hui, l’entreprise de Jensen Huang structure, garantit et parfois finance directement une bonne partie de la construction des datacenters IA dans le monde.
Ce basculement, salué comme un accélérateur de croissance par les marchés, attire désormais l’attention des analystes et des agences de notation. Les banques centrales, elles, surveillent plus largement les risques financiers liés à l’explosion des investissements dans l’IA, notamment l’endettement croissant et les interdépendances entre acteurs technologiques et financiers.
En août dernier, Nvidia a annoncé des accords avec plusieurs grands noms de la gestion d’actifs (Apollo, BlackRock, Blackstone, Brookfield, Goldman Sachs et KKR) pour créer des plateformes destinées à financer la construction d’infrastructures de calcul. Objectif affiché : réunir plus de 500 milliards $ de capitaux extérieurs à l’entreprise.
Le principe est de faire entrer davantage de capitaux privés dans le financement des infrastructures nécessaires au développement de l’IA. Selon les opérations, ces financements pourront prendre différentes formes, tandis que Nvidia pourra apporter un soutien financier destiné à réduire le risque pris par les investisseurs.
Elle peut notamment garantir une partie de la valeur résiduelle de certains équipements ou infrastructures. Dans le cas du projet de data center développé pour OpenAI dans l’Ohio, Nvidia s’est ainsi engagée à garantir jusqu’à 105 milliards de dollars d’obligations de paiement. Ce type de garantie permet aux financeurs de réduire leur exposition à certains risques liés au projet, mais crée en contrepartie une exposition conditionnelle pour Nvidia.
Financer l’infrastructure IA pour accélérer l’adoption
Nvidia a aussi allongé les délais de paiement accordés à certains de ses plus gros clients dans le cadre de contrats pluriannuels. Le délai moyen de règlement est passé de 45 à 60 jours, portant à 63,1 milliards de dollars le montant des créances clients, c’est-à-dire les sommes restant dues à Nvidia.
À cela s’ajoute un troisième levier : la prise de participation directe au capital de ses clients. Nvidia a multiplié les investissements dans des acteurs clés de l’écosystème, dont 30 milliards $ engagés dans OpenAI et 10 milliards dans Anthropic.
Nvidia a par ailleurs confirmé avoir signé plusieurs baux de datacenters de long terme, dont certains doivent encore entrer en vigueur. Au Texas, le Financial Times a identifié Nvidia comme le locataire d’un campus de Hut 8. Le contrat porte initialement sur 15 ans et 19,6 milliards $ mais sa valeur pourrait atteindre environ 50,2 milliards $ avec les options de renouvellement.
En contribuant à transformer la puissance de calcul en un actif susceptible d’être financé sur le long terme, à l’image de l’immobilier commercial ou de certaines infrastructures, Nvidia élargit le cercle des investisseurs susceptibles de financer les projets liés à l’IA. Assureurs, fonds de pension ou fonds de dette privée peuvent ainsi accéder à une classe d’actifs qu’ils auraient pu juger trop risquée ou trop difficile à financer directement
Le bénéfice est double. D’une part, chaque data center construit autour de ses processeurs contribue à sécuriser la demande future pour ses puces, ses logiciels et son écosystème CUDA. D’autre part, la directrice financière de Nvidia, Colette Kress, estime que les clients bénéficiant du soutien financier du groupe pourraient représenter environ un quart de son activité l’an prochain.
Les risques identifiés par les analystes
On peut replacer ce dispositif dans une histoire plus ancienne : celle du crédit fournisseur. Une pratique qui a par le passé accompagné l’essor puis la chute d’autres secteurs technologiques. La comparaison a ses limites : le rythme de développement de l’IA est tel que des sociétés comme OpenAI auraient du mal à réunir seules, sur les marchés financiers classiques, les sommes nécessaires pour construire des capacités de calcul à l’échelle qu’elles jugent indispensable.
Plusieurs signaux d’alerte reviennent cependant dans les analyses consacrées à la stratégie tous azimuts de Nvidia.
Selon ses propres documents financiers, quatre clients directs pesant chacun plus de 10 % du chiffre d’affaires représentaient à eux seuls environ 61 % des ventes au troisième trimestre de l’exercice fiscal 2026. Nvidia ne les identifie toutefois jamais nommément dans ses rapports, se contentant de les désigner par des lettres (« client A », « client B »…).
Les analystes se livrent donc à des conjectures, citant le plus souvent Microsoft, Amazon, Google, OpenAI ou encore xAI parmi les candidats probables, sans confirmation officielle. À cette concentration s’ajoutent des engagements de financement liés à l’infrastructure IA qui pourraient représenter jusqu’à 250 milliards de dollars si Nvidia devait un jour les couvrir intégralement.
Par ailleurs, en contribuant au financement des infrastructures nécessaires à l’achat de ses propres puces, Nvidia expose une partie de sa croissance aux capitaux qu’elle contribue elle-même à mobiliser, plutôt qu’à une demande finale entièrement indépendante.
Si les revenus générés par l’utilisation réelle de l’IA — abonnements, contrats d’entreprise, services en ligne — se révélaient insuffisants, certains data centers pourraient ne pas générer assez de cash-flow pour honorer leurs engagements financiers. Les difficultés se répercuteraient alors sur les financeurs, mais pourraient aussi affecter Nvidia si ses garanties étaient appelées ou si la demande pour ses puces venait à ralentir.
Une stratégie sous surveillance
Enfin, même plafonné, le soutien apporté par Nvidia sur la valeur résiduelle de certains équipements l’expose à deux risques : la capacité des clients concernés à honorer leurs engagements financiers et la valeur que conserveront réellement les GPU d’occasion si une nouvelle génération de puces les rend obsolètes plus rapidement que prévu.
L’allongement des délais de paiement ajoute un autre facteur de risque. Plus les créances de Nvidia sur ses clients augmentent, plus l’entreprise est exposée aux conséquences d’un éventuel défaut de paiement d’un de ses grands clients.
Les montages financiers actuels valorisent les clusters de GPU comme des actifs dont l’exploitation peut s’étaler sur plusieurs années, à l’image de certaines infrastructures ou équipements industriels. Dans les comptes, ces équipements peuvent être amortis sur cinq à six ans. Or certains investisseurs estiment que leur durée de vie économique réelle pourrait être plus proche de deux à trois ans, avant qu’une nouvelle génération de puces ne les rende moins compétitifs. Si cette hypothèse se vérifiait, les bénéfices pourraient être surestimés et les besoins de renouvellement des équipements, à moyen terme, sous-estimés.
Une partie de ces financements peut, via des montages structurés, se retrouver dans les portefeuilles d’assureurs ou de fonds de pension. La question est alors celle de leur exposition à un risque de crédit concentré sur un secteur encore jeune, notamment si plusieurs projets rencontraient simultanément des difficultés.
Quelles limites au financement ?
La Banque d’Angleterre et la Banque des règlements internationaux (BIS) soulignent toutes deux la montée des financements externes consacrés aux infrastructures d’IA et les risques liés à l’interconnexion croissante entre entreprises technologiques et système financier. Une correction brutale des investissements dans l’IA pourrait ainsi se transmettre aux financeurs des data centers et, au-delà, aux grands groupes technologiques.
Pour l’instant, aucun de ces signaux n’a freiné la trajectoire boursière de Nvidia. Avec environ 80 milliards de dollars de trésorerie disponible et une génération de cash qui se compte en centaines de milliards de dollars par an, Nvidia dispose d‘une capacité financière sans commune mesure avec celle de la plupart des acteurs qu’il contribue à financer.
Mais c’est précisément ce qui rend la situation intéressante. La question n’est plus seulement de savoir si Nvidia peut absorber la défaillance de quelques clients, mais jusqu’où peuvent monter ses engagements si elle continue à soutenir la croissance de son écosystème.
Plus Nvidia contribue à transformer la demande future de calcul en actifs financés aujourd’hui, plus une partie de son propre risque financier devient liée à la capacité de cet écosystème à générer les revenus attendus.
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